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De l’horreur de l’argent au concours en pauvreté: conception nouvelle du « désir mimétique » ?

A quelque chose malheur est bon. Strip tease et mise à nu pour les uns, moralisation nécessaire pour les autres, l’opération transparence voulue par le chef d’État relativement au patrimoine des ministres a produit un effet secondaire inattendu.
Le déballage auquel nous avons assisté avait quelque chose de risible. C’était la course à celui qui pouvait démontrer être le plus pauvre, qui roulait dans la voiture la plus pourrie qui n’était même plus cotée à l’argus tellement elle était vieille et qui n’avait sur son compte courant qu’à peine de quoi payer les courses de la semaine, et encore !! L’idéologie distillée depuis des mois comme quoi il était impossible d’être riche et de l’avoir gagné proprement grâce à son travail ou d’avoir de l’argent et d’éprouver de la compassion et pouvoir s’occuper de ceux qui n’en ont pas, a fait que certains ministres ont éprouvé un malaise certain à s’acquitter de la figure imposée à laquelle personne ne pouvait déroger sauf à se mettre hors course.

Le « désir mimétique » développée par le philosophe Français René Girard a vu une extension de sens qui a échappé apparemment, jusqu’à ce jour, même à son concepteur. De quoi s’agit-il ? Un des disciples de ce dernier, le neuropsychiatre Jean-Michel Oughourlian, rappelle dans une tribune du Figaro que chacun désire ce qu’il voit l’autre posséder, qu’il s’agisse d’une voiture, d’une belle maison, d’une jolie femme, d’un poste intéressant etc… C’est en ce sens que le désir est mimétique puisqu’il est l’imitation du désir de l’autre. Il s’agit d’un sentiment d’envie qui peut être positif ou négatif. Dans le premier cas, je vais tout faire pour accéder à ce que l’autre a en m’offrant la belle voiture ou en grimpant dans la hiérarchie. Il s’agit d’un effet stimulant. Dans le deuxième cas, n’étant pas à même de m’approprier la même chose, mon souhait le plus fort va être « que l’autre en soit dépossédé ». Cela devient hyper destructeur. Ces deux conceptions seraient rattachées à la culture Française. La première d’inspiration Voltairienne qui « invite l’homme à cultiver son jardin sans le comparer à celui du voisin ». La seconde, plus Rousseauiste, stipule que mettre un enclos à son jardin « crée la notion de propriété, corrompant ainsi la société ».
M. oughourlian pense que l’état d’esprit des Français dans la période actuelle se rapprocherait d’avantage de celle de Rousseau.
désir mimétique 2
Mais voilà, l’exercice auquel nous avons assisté a fait émerger une troisième catégorie qui, je suis certain, empêche depuis René Girard de trouver le sommeil car il doit avoir le sentiment d’avoir laissé échapper quelque chose. Ces sacrés ministres lui ont joué un tour inattendu.
Pour éviter de provoquer un quelconque ressenti chez leurs concitoyens, une stimulation pour les surpasser ou l’envie de les punir pour avoir mieux réussi qu’eux, nos ministres ont rivalisé d’ingéniosité afin d’exhiber un étalage de pauvreté confinant à un misérable signe extérieur de…non richesse. En voulant faire profil bas à tout prix, le message qu’ils ont souhaité véhiculer ressemble fort à : ne m’enviez pas, ne cherchez pas non plus à me déposséder, car  je n’ai rien d’enviable. En fait, vous n’avez pas besoin de vous comparer à moi car je suis « transparent » dans son sens étymologique « je n’existe pas » : Ni envie stimulante ni destructrice, mais plutôt son absence.

Quels enseignements en situations de négociation et de gestion de conflit ?

En négociation et en gestion de conflit, le concept de « rivalité mimétique » développé par René Girard dans son livre la violence et le sacré est très utile pour aider les négociateurs à éviter de mettre de l’huile sur le feu quand ils font face à un interlocuteur agressif. En effet, par une sorte d’effet miroir, non seulement nous finissons par faire ce que nous reprochons à l’autre, mais bien souvent, nous l’amplifions. Si l’autre nous agresse, nous ripostons avec les mêmes armes, en tapant plus fort encore. Ceci est contre-productif car le seul effet produit, et dont on est sûr, c’est qu’il va nous précipiter dans l’engrenage de l’escalade. Il ne sert à rien ensuite d’accuser l’autre d’avoir commencé. Votre réaction a contribué à aggraver le problème plutôt qu’à le résoudre et vous vous êtes éloigné de votre objectif de trouver une solution satisfaisante pour vos intérêts.

Dans mon livre « Nous deux c’est fini », je conseille aux couples en situation de divorce, pour sortir de cette rivalité mimétique et éviter d’être aspiré par elle, « de prendre conscience de ce phénomène et d’y renoncer volontairement ». Pour cela, je recommande « de s’entraîner à faire l’inverse de ce que l’autre fait et, ainsi, le surprendre ».
Voici à titre d’exemples, quelques comportements-types que vous pouvez adopter :
– il parle fort / je parle doucement
– il hurle / je réponds à voix basse
– il m’insulte / je me montre respectueux.

Et si cela ne suffit pas …

Si cela ne fonctionne pas, et face aux hurlements de l’autre, vous pouvez alors tenter une autre technique qui consiste à répondre en parlant cette fois plus fort encore : « Si crier plus fort que vous est à même de nous aider à trouver une solution, même si ce n’est pas ma façon de faire, je suis prêt à le faire. D’autant plus, qu’à cet instant précis, je me sens poussé à aller dans ce sens ». Puis poursuivez en baissant cette fois sensiblement votre voix : « Je crains toutefois que nos hurlements ne nous mènent nulle part, et je vous propose d’échanger plutôt calmement car je suis convaincu qu’ainsi nous serons plus à même de trouver une solution qui nous conviennent à tous les deux ».

Le rapport paradoxal des Français à l’argent : a-t-il des chances un jour d’évoluer ?

Pour terminer, le rapport des Français à l’argent est pour le moins paradoxal sinon problématique. Tout en faisant l’éloge de la pauvreté, ils trouvent cela normal de vivre comme des riches mais avec l’argent qu’ils n’ont pas. Faudrait-il que ce paradoxe puisse un jour cesser pour, peut être, comprendre que posséder de l’argent n’est pas forcément qu’il a été volé et que ne pas en avoir n’est pas synonyme d’incapacité ou d’avoir démérité. Réaliser aussi qu’en avoir n’est pas forcément bon, et ne pas en avoir c’est pas forcément mal. Il est souhaitable enfin de prendre conscience que tout ce que possède l’autre n’est pas enviable pour soi, et que tout ce que l’on n’a pas n’est pas forcément un besoin à combler. Car, tout comme il convient, même si cela n’est pas très humain, de cesser de regarder les autres au-travers de la loupe de l’envie, il est tout autant nécessaire de ne plus les juger avec du mépris. Même s’il facilite le voyage, tout le monde le sait, l’argent ne fait pas le bonheur. Mais il est vrai, dans le même temps, qu’il faut en avoir eu pour le réaliser.

Encore une fois merci à nos chers politiques. Ils tiennent pour une fois leur promesse d’être, par leur contre-exemple et apparemment pour longtemps encore, , une source d’inspiration pour nous aider à réfléchir et à progresser dans l’art de négocier.

2 commentaires Écrire un commentaire
  1. Gérard James #

    Excellent article! J’apprécie particulièrement la petite dose d’humour ironique…que les politiciens continuent à nous fournir des exemples « riches » mais non dépourvus

    avril 18, 2013
  2. BECQ #

    Merci pour ce trempoline de la réflexion. J’aime bien ce que tu dis sur le mimétisme. Je pratique l’aïkido de la relation et de la négociation. Fermeté et souplesse dans la direction d’orchestre. Amitiés. Jean Marie

    avril 27, 2013

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