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Frontières maritimes sud : le Liban doit sortir au plus vite de sa position de faiblesse dans les négociations

Pouvez-vous nous donner un bref historique de la négociation des frontières maritimes entre le Liban et Israël ?

Pour la faire courte, en 2011, alors qu’il était précisé par UKHO, l’organisme britannique mandaté par le Liban pour effectuer une étude pour délimiter sa frontière maritime Sud avec l’Etat d’Israël, que le Liban pouvait revendiquer une ligne nettement plus avantageuse, dépôt par le Liban de la ligne 23 aux Nations Unies.

En face, Israël revendique la ligne 1 plus au Nord créant ainsi une zone de conflit de 860 Km2. Une négociation s’ouvre alors avec la médiation  de l’américain Frédéric HOF conduisant ce dernier à un partage 55%/45% en faveur du Liban. Proposition que ce dernier, à juste titre, a refusé car il s’agissait d’un compromis misérable même s’il accordait un peu plus au Liban. Le dossier est resté dans l’impasse jusqu’en septembre 2020 quand les Etats-Unis ont cherché à débloquer la négociation en proposant un « accord cadre » en six points qui fut signé par M. Nabih BERRY. Ce document précise que les américains étaient prêt à jouer le rôle de médiateur pour des négociations indirectes à Nakoura au siège des Nations Unis. Cet accord a ouvert la voie à la réouverture des négociations le 14 octobre 2020.

Était-il réellement possible de négocier avec Israël compte tenu du déséquilibre du rapport de force entre les deux pays ?

Il est évident, que le rapport de force entre le Liban et Israël semble de prime abord totalement déséquilibré en faveur de ce dernier. Mais, le pouvoir en négociation ne se définit ni par la puissance de sa force militaire, ni économique et ni politique. C’est plutôt la capacité d’une partie à entreprendre des actions pour satisfaire ses intérêts propres sans la nécessité d’obtenir au préalable le consentement de son interlocuteur. 

En fait, depuis la réouverture en octobre 2020 des pourparlers après dix ans d’impasse, Israël n’a cessé de faire semblant de négocier dans le seul but de gagner du temps. Ceci m’est apparu comme une évidence dès que je me suis engagé à accompagner, en tant qu’expert, la délégation libanaise à cette négociation. En effet, pour Israël, jouer la montre présente l’avantage de ne rien céder en attendant que le navire de production FPSO, permettant l’extraction du gaz de Karish, arrive de Singapour et se pose sur ce champ. Or, ce dernier se situe dans une zone contestée et donc, selon les règles du droit international de la mer, interdite d’exploitation. 

Et malheureusement et après différents retards constatés, ce navire est à présent en route et il est attendu avant la fin de ce mois de mai. A partir de ce moment, le Liban sera mis devant le fait accompli et n’aurait plus que ses yeux pour pleurer.

Or, le Liban dispose depuis le début des pourparlers d’une carte maîtresse qui pouvait totalement inverser le rapport de force en sa faveur et forcer Israël à venir sérieusement à la table de négociation.

Comment le Liban aurait-il pu renforcer son pouvoir de négociation et amener Israël à la table de négociation ?

Pour le comprendre, il convient d’abord de rappeler un point essentiel. C’est le fait que, suite à un projet d’amendement du décret 6344/2011 déposé le 21/7/2020 au Conseil des Ministres qui a soudain et, après presque dix ans d’impasse, remis le sujet des négociations maritimes sur la table avec cet « accord cadre » proposé par les Etats-Unis. Une délégation Libanaise a alors été nommée par le Président de la République. Présidée par le Général Bassam Yassine, elle comprend le Colonel Mazen Basbous, Wissam Chbat et Najib Messihi. 

Celle-ci a, dès le premier round, présenté la ligne 29, qui s’appuie sur les études des services de l’armée et objet du projet d’amendement, accordant 1430 Km2 de plus que les 860 Km2 compris entre la ligne 1 défendue par Israël et la ligne 23 déposée en 2011 par le Liban aux Nations Unies. L’équipe Israélienne, prétextant que cette ligne ne figure pas dans « l’accord cadre » signé par M. Nabih Berri, a d’emblée rejeté cette demande. De même, elle a argué qu’elle n’a aucune raison d’accorder au Liban plus que celui-ci ne réclame officiellement, c’est-à-dire la ligne 23. Et, si nous nous mettons un instant à leur place, ceci devient tout à fait compréhensible. En effet, comment aurait-elle pu justifier cette « générosité » auprès de ses propres mandants ?

Heureusement, la délégation libanaise est restée ferme sur la ligne 29. Dans le même temps, elle s’est montrée ouverte à être « challengée » – y compris par des experts internationaux neutres acceptés par les deux parties – sur les critères objectifs sur lesquels cette nouvelle ligne est fondée. Ce qu’Israël a refusé en restant cantonnée sur ses positions. Y aurait-il un lien avec la déclaration, faite le 18 mai dernier au journal Les Echos par un représentant de la compagnie Energean chargée d’effectuer l’exploration de Karish, qui indique avoir « reçu l’assurance que ce gisement se trouvait dans la ZEE (Zone économique exclusive) d’Israël » ?

Pour sortir de l’impasse et éviter l’accusation de faire de la surenchère,  j’ai suggéré à la délégation libanaise de recommander aux décisionnaires politiques d’adopter une stratégie graduelle en 3 étapes plutôt qu’un dépôt immédiat aux Nations Unis de la ligne 29.

D’abord retirer la ligne 23 déposée en 2011. En effet, celle-ci non seulement est arbitraire et ne garantit pas les droits libanais sur les gisements d’hydrocarbures contenus dans ses frontières maritimes, mais obligerait, lors de son exploitation ultérieure, à partager le champ de Qana avec la partie adverse et constituerait donc une sorte de normalisation avec « l’ennemi ». Cette action, qui ne dépend que de la volonté de l’Etat libanais, aurait tout simplement retiré le tapis sous les pieds d’Israël qui ne pouvait plus arguer de cet argument. Et, pour éviter de se mettre en défaut vis-à-vis des règles internationales et de bloquer ainsi l’exploration par Energean du champ de Karish dont il a grandement besoin pour sécuriser l’alimentation de ses centrales électriques, Israël aurait été contraint de venir de manière sérieuse à la table de négociation. 

Dans un deuxième temps, le Liban adopte l’amendement du décret 6344 qui définit la ligne 29 comme nouvelle ligne pour le pays. Et, en signe de bonne foi, diffère le dépôt de cet amendement aux Nations Unies. Cette nouvelle ligne, loin d’être arbitraire et indéfendable juridiquement comme l’est la ligne 23, s’appuie aussi bien sur les études effectuées par UKHO, un organisme mondialement reconnu pour définir les frontières maritimes, que sur celles effectuées par l’armée libanaise qui a acquis toutes les compétences en la matière. D’ailleurs, l’équipe de négociation avait un mandat formel du Président de la République pour la défendre tout au long du processus.

Et, dans un troisième temps enfin, si Israël restait campé sur ses positions, déposer l’amendement aux Nations Unies rendant cette ligne 29 totalement officielle aux yeux du monde. Sachant que celle-ci ne constituait pas une demande maximale à partir de laquelle le Liban était prêt à faire des concessions, mais une revendication appuyée sur des critères objectifs dont l’interprétation pouvait être discuté et, si accord, être modifiée.

Grâce à cette stratégie, non seulement Israël était contrainte de cesser son jeu de pseudo négociation, le Liban pouvait alors aspirer en toute sérénité à une frontière au sud de la ligne 23 qui pouvait lui garantir a minima le champ de Qana. Il se serait ainsi donné les moyens de garantir la satisfaction de son intérêt de ne pas être spolié de ses droits en hydrocarbures – dont il a grandement besoin pour redresser l’état du pays suite à l’effondrement de son économie – et aussi d’en obtenir une reconnaissance internationale.

Pourquoi à votre avis, cette démarche qui semble évidente n’a pas été adoptée par les autorités libanaises ?

Si malgré l’évidence de la pertinence de cette approche celle-ci n’est pas adoptée, c’est qu’il existe des craintes à la mettre en application ou bien qu’elle heurte des intérêts non dits. Non seulement l’équipe ne les a pas balayées, mais elle les a considéré comme étant des préoccupations légitimes à identifier pour y apporter des réponses. 

Une liste de freins a été dressée s’appuyant sur les déclarations des responsables politiques impliqués de près ou de loin dans ce dossier. Y figurent par exemple :

  • la crainte que ceci puisse entrainer une escalade et une surenchère de la part d’Israël les poussant à réclamer une nouvelle ligne 310 au nord de la ligne 1
  • le souci de ne pas perdre la face pour les responsables qui ont déposé la ligne 23 en 2011 car considéré alors comme une reculade
  • la peur que certains puissent considérer tout accord qui n’accorde pas la totalité de la surface comprise entre la ligne 23 et 29, comme un renoncement du Liban sur ses droits souverains
  • être accusé de rompre « l’accord cadre » signé en amont du démarrage des négociations de Nakoura et ce faisant de ne pas respecter les engagements pris. Or, et  d’aucune manière l’approche suivie par la délégation libanaise n’était en contradiction avec le contenu de cet accord
  • pousser Israël à déclarer la guerre au Liban etc…

Pour chacune de ces craintes, des réponses ont été apportées permettant de les réduire ou même les supprimer. Malheureusement, il existe probablement d’autres intérêts cachés ou des pressions forcément américaines qui ont dissuadés les responsables politiques d’agir dans ce sens.

Pour autant, suite à une lettre adressée le 23/12/2021 par Israël destinée à bloquer le lancement du deuxième cycle pour accorder des licences gazières et pétrolières par le Liban, ce dernier a réagit. Par instruction du Président de la république, le Ministère des Affaires étrangères a adressé le 28/1/2022 une lettre officielle aux Nations Unies. Même si je pense que, si la délégation avait été chargée de la rédaction de ce texte, il aurait été beaucoup plus clair et plus précis sur le plan juridique, cette réponse est désormais bien présente dans les registres. Elle mentionne la ligne 29 défendue par le Liban lors des négociations de Nakoura en 2020 ; elle dit que Karish est un champ contesté par le Liban ; elle met en garde Energean et d’autres compagnies de travailler dans la zone contestée ; elle indique enfin qu’en cas d’échec des négociations, le Liban procèdera à l’amendement du décret 6344.

A noter que cette lettre avait mystérieusement disparue des registres des NU pour réapparaitre 24 heures plus tard suite à l’alerte dans les médias lancée par le Général Bassam Yassine.

Est-il désormais trop tard ? 

Comme je l’ai dit plus haut, le navire FPSO est attendu vers la fin du mois de mai. D’un côté, cela veut dire qu’Israël  pourra commencer à exploiter Karish tranquillement sans que le Liban n’ait obtenu quoique que ce soit en contrepartie. De l’autre, la carte stratégique que le Liban pouvait utiliser pour inverser le rapport de force dans cette négociation sera totalement inopérante. Mon constat est qu’à l’heure qu’il est, il n’y a aucune réaction de la part des dirigeants politiques à ce fait irréversible. Quel gâchis et quelle tristesse ! 

Aujourd’hui, la seule proposition sur la table est celle effectuée par le nouveau médiateur Amos Hochstein qui joue un rôle ambigu en tendant la carotte et le bâton. Elle consiste à pousser le Liban à accepter de négocier à l’intérieur de la zone des 860 Km2 en proposant une ligne « hybride » en escalier qui donne au Liban une partie de Qana et une partie seulement, en mettant le bloc 8 au niveau de Hof et en grignotant le bloc 10. Il la présente comme une opportunité pour le Liban en faisant miroiter l’obtention par ce dernier, en transitant par la Syrie, du gaz Egyptien et de l’électricité de Jordanie. Le Liban ne l’a pas accepté en l’état.

Pendant ce temps, et en conséquence de la guerre Russie/Ukraine, le prix des matières premières et du gaz flambent enfonçant davantage le Liban dans les crises qu’il subit.

Ceci, très certainement, agrandit l’espoir de la partie adverse, qu’aux abois, le Liban sera plus enclin à faire toutes les concessions et renoncer à défendre ses droits.

Il est indispensable, avant qu’il ne soit vraiment trop tard,  que des groupes de pression libanais se mobilisent, sonnent l’alarme et fassent entendre leurs voix. Peut être aussi qu’il existe chez certains nouveaux députés la conscience que ce dossier doit être défendu car il s’agit d’une planche de salut pour le Liban. Il faut qu’ils trouvent les moyens pour exercer les pressions nécessaires afin que le Gouvernement arrête ses faux-fuyants et agisse concrètement par tous les moyens légaux à sa disposition pour empêcher la dilapidation des richesses maritimes en pétrole et en gaz appartenant au Liban. Même si les citoyens libanais ont d’autres préoccupations plus terre à terre (nourriture, médicaments, électricité, essence…), il faut qu’ils se révoltent pour sauver ce qui leur appartient et qui permettra de sauver le pays et le sortir des graves crises économiques et financières qu’il traverse. 

L’urgence est de tout mettre en oeuvre pour empêcher Energean de commencer l’exploitation de Karish.

Quelle est votre pronostic concernant l’aboutissement de cette négociation ?

Même si à aujourd’hui aucun signe ne semble aller dans ce sens, il est nécessaire de garder l’espoir d’un sursaut de la part de nos gouvernants pour transcender leurs divisions et défendre en priorité les intérêts supérieurs du pays. Car en face, Israël privilégie toujours l’épreuve de force, la mise devant le fait accompli et ne montre généralement aucun respect pour un vis-à-vis affaibli et divisé. Donc, en l’état actuel des choses et à mon humble avis, il est très vraisemblable que la délimitation de la frontière maritime sud, véritable planche de salut pour le Liban, va être repoussée aux calendes grecques. 

En conséquence, et contrairement aux déclarations de certains que le Liban peut entreprendre des explorations sans que personne ne puisse le lui interdire, le Liban ne verra pas de sitôt le moindre revenu de ses richesses maritimes. La preuve en est qu’aucune compagnie n’a répondu au deuxième appel d’offre lancé et elles ne le feront pas tant que le conflit demeure sur les zones contestées. 

Y aura-t-il des élus du nouveau parlement qui s’empareront de ce dossier stratégique pour en faire un acte fondateur de leur combat pour le changement ?

Interview de Michel Ghazal

Expert international en négociation et médiateur 

Consultant auprès de la délégation Libanaise de négociation