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L’Aéroport du Grand-Ouest se dirige-t-il vers un atterrissage hors piste ? : traiter avec un public en colère 3/4

Les opposants à la construction du nouvel aéroport du Grand Ouest à Notre-Dame-des-Landes ( projet qui date de 40 ans) composés d’une quarantaine d’associations diverses, notamment l’ACIPA (association citoyenne intercommunale des populations concernées) avec leur 200 comités de soutien, l’association AGIR pour l’environnement et les 30.000 signataires de sa pétition, de la CEDPA regroupant écologistes, Front de Gauche, NPA, et quelques Modem, ont fait monter les enchères les six derniers mois de l’année 2012. Ils sont passés de manifestations bon enfants à une occupation des terrains du site (la ZAD) combinée à des destructions d’engins. Ils ont trouvé une réponse musclée en face avec plus de 200 CRS mobilisés pour les déloger et leur barrer l’accès. Nous avons assisté à une véritable guerre de tranchées entre fourgons de gendarmerie et militants squatteurs dans la forêt et les fermes des environs. La lutte contre l’aéroport NDDL a pris parfois des airs de plateau de Larzac bis.

Suite à l’émoi suscité par les interventions massives des forces de l’ordre et de l’implication de M. Jean-Marc Ayrault en faveur de ce projet, une véritable polémique nationale a débuté avec une accusation sous-jacente du Gouvernement de vouloir passer en force. Le cessez le feu et une trêve n’ont pu intervenir que grâce à la décision du Premier Ministre de repousser pendant six mois le démarrage des travaux et à l’instauration fin novembre 2012 de la commission de dialogue. Son objectif, apaiser les tensions et la mobilisation contre le projet, et trouver une porte de sortie à l’impasse dans laquelle les parties se trouvaient. La remise de ce rapport le 10 avril nous donne l’occasion de revenir sur la crise suscitée par ce grand projet qualifié  d' »Ayraultport » par ses opposants.

Les raisons d’un atterrissage en catastrophe ou comment réussir à perdre la main ?

Qu’avons nous observé dans la gestion de cette crise et quels ont été les écueils rencontrés ? J’en ai choisi six principaux.

1- Négociation ou droit. Négociation, vous avez dit négociation, mais que vient faire la négociation la-dedans ? Circulez, il n’y a rien à négocier. Or, la première recommandation de Susskind et Field (les auteurs de « Dealing with an angry public ») est de traiter ces situations comme une vraie négociation complexe – car multi-parties et multi-objets – nécessitant l’application des principes d’une négociation efficace. Le péché originel et la première erreur des autorités en charge de ce dossier, et qui a conditionné toutes celles qui l’ont suivi, a malheureusement été d’agir en considérant qu’ils étaient dans leurs bons « droits », que les opposants en face agissaient en infraction avec la loi et, en conséquence, de ne pas considérer cette crise comme une vraie situation de négociation.

2- Quelles parties autour de la table. Ce type de grand projet implique une multitude d’acteurs – Etat, collectivités, entreprises, agriculteurs, etc…- à réunir et dont il faut concilier les intérêts. Il y a cependant une partie qui s’invite à la table sans y avoir été invité: l’environnement sous forme d’associations de défense diverses et variées. L’occulter, en ne l’intégrant pas en amont de la négociation afin de l’écouter et prendre en compte ses intérêts, puis le vivre une fois apparue comme un opposant et un empêcheur de tourner en rond, est une erreur qui se paie souvent très chère.

3- Intérêts ou positions. Les autorités favorables à ce projet et leurs opposants se sont longtemps enfermés dans une véritable guerre de tranchées avec pour seule ouverture d’exiger de l’autre d’agir selon sa volonté : quitter les lieux pour les uns et abandonner le projet pour les autres. Deux issues inacceptables qui ont précipité l’impasse dans laquelle le Gouvernement s’est trouvé.

4- Préoccupations ou argumentation. Les protagonistes ont mené une vraie bataille d’arguments et de contre-arguments plutôt que de se centrer sur les intérêts en jeu.

Pour les partisans (Le Gouvernement, les collectivités locales, les CCI de Bretagne et pays de Loire… ), il s’agit d’apporter une solution à la saturation et d’éviter l’engorgement de l’aéroport existant (4,2 millions de passagers à l’horizon 2018-2020); donner un coup de pouce à l’économie locale et l’emploi ( générer 4,5 millions d’heures de travail); offrir des débouchés pour les produits agricoles; rapprocher Nantes des circuits de décision sinon les gens prendront leurs avions ailleurs (8 millions d’habitants et 170.000 entreprises seront à moins de 75 minutes de l’aéroport); apporter une solution à l’éloignement des frontières terrestres; réduire les nuisances sonores et l’exposition au bruit des habitants (42.000 Nantais vont retrouver le sommeil); apporter plus de modernité; éviter une agriculture en contact avec la ville …

Pour les opposants, une vraie remise en question de la pertinence du projet : l’aéroport actuel de Nantes n’est pas en saturation; il suffit de réorienter la piste autrement; l’infrastructure routière existe, cela coûterait moins cher et ferait faire des économies sur des infrastructures inutiles (Seul l’aéroport régional de Nice réussit à ne pas être en déficit); c’est un projet d’un autre âge, surdimensionné; alternatives possibles pour accueillir une éventuelle croissance du trafic et diminuer les nuisances sonores pour un coût moindre; les surcoûts pas bien chiffrés; c’est un projet anti-écologique car à fort impact environnemental(1.450 hectares de terres agricoles bétonnées) : dénonçant la disparition de nombreuses exploitations agricoles, les écolos veulent développer sur 1200 hectares de terres agricoles concernées « une agriculture biologique et paysanne » et préserver la biodiversité; économiquement dangereux car asséchant les finances des collectivités locales; accentue le déséquilibre économique entre le nord et le sud de la Loire par le transfert d’emplois… Ils s’appuient, en outre, sur un cabinet reconnu pour ses études d’impact économiques qui a fait une analyse indépendante et aurait démonté point par point la Déclaration d’Utilité Publique (DUT) et aurait conclue que l’optimisation de Nantes apparait plus génératrice de richesse pour la France…

Or, en négociation, la bataille d’arguments conduit rarement à une issue favorable, pour une raison simple: personne n’aime perdre. Quand on argumente, on cherche à vendre une solution. Quand on négocie, on cherche plutôt à faire adhérer.

5- Vaincre le problème ou la personne. On a assisté au fur et à mesure à un spectacle des plus désolants. Les attaques personnels ont fusé de toute part et toutes les parties se sont traitées de tous les noms.

Attaques des partisans: Ce sont des écolos radicaux refusant le progrès; des jusqu’au-boutistes défendants leur précarré; des décroissants préférants les petits oiseaux à l’emploi…

Attaques des opposants: accusation des autorités de manipulation des chiffres; de dire des contre-vérités; de pressions sur les agriculteurs; de contournement de la législation en vigueur; de discours démagogiques remplis de mensonges et de manipulation; de mauvaise gestion des deniers publics; d’être les alliés des intérêts des géants du BTP; d’être porteur d’un projet inutile et de faire croire qu’il n’y aura qu’un aéroport alors que l’ancien conservera sa piste pour les besoins de l’usine d’Airbus; d’être les vassaux de Vinci qui soumet les pouvoirs publics à tous ses désirs ( agrandir les parkings, obtention de la concession de 5 aéroports de l’Ouest) et que la promesse faite par ce dernier à ses actionnaires de 12% de rentabilité  entraînerait, si l’aéroport est déficitaire, un report de la facture sur les contribuables etc…

Comme tous les négociateurs avertis le savent, la meilleure méthode pour ouvrir l’autre, le mettre dans de bonnes dispositions vis-à-vis de soi-même, et l’amener à coopérer, c’est de…l’insulter!!! CQFD

6- Adhésion ou coercition. Il y a eu un recours intensif aux MESORE (Meilleure Solution de Rechange à un accord négociée) pour faire plier l’autre.

Pour les partisans:
Déclenchement en octobre d’une vaste opération d’expulsion des quelques 150 opposants anti-capitalistes installés sur le site; poursuites pour dégradation de véhicules de gendarmerie par jets de projectiles devant le tribunal correctionnel; expropriations par décision de justice de ceux ayant refusé (20 personnes) de vendre à l’amiable…

Pour les opposants:
Attaques, avec des procédures en justice tous azimuts, contre les actes d’expropriation des agriculteurs: 27 requêtes déposées contre la DUT ; recours auprès du tribunal administratif contre les arrêtés de cessibilité ayant permis l’expropriation des terrains destinés au projet ( considèrent que c’est de la spoliation car on propose 16 ct/m2 alors que cela vaudrait au minimum 26 ct/m2); manifestations et marches diverses; occupation de la ZAD; signatures de pétitions; création de comités de soutien sur toute la France; Grève de la faim…

Toutes ses actions ont eu pour effet de transformer la situation en un véritable bras de fer qui a viré, selon le Monde, à une « guérilla bocagère ». D’un côté, la mise en place de barrages et barricades pour défendre le territoire et, de l’autre, 9 des 12 maisons squattées sur la zone ont été vidées de leurs occupants et démolies sur le champ par un dispositif policier exceptionnel.
Restait 3 maisons qui se sont organisées en camp retranché qui ont reçu le soutien médiatique de personnalités de la galaxie écolo: José Bové, Eva Joly… qui ont dénoncé la répression et le manque du dialogue. D’où le qualificatif « d’un nouveau Larzac », en référence aux dix années de lutte non-violente dans les années 70-80 contre l’extension d’un camp militaire dans cette zone du sud du Massif Central.

Comment s’en sortir ?

Il est vrai que quand une relation est bonne, la résolution en commun d’un problème est plus facile. Malheureusement, quand les émotions fortes s’en mêlent, les protagonistes oublient comment trouver un terrain d’entente et engendrer des gains mutuels.
Négocier avec un interlocuteur irrationnel ou imprévisible, est toujours particulièrement difficile. Comment amener ses détracteurs les plus hostiles à coopérer? Comment négocier constructivement avec un public en colère ? Voici quelques pistes:

1- Établir une relation et reconnaître les opposants plutôt que les rejeter et les traiter en anonymes. Dans cette situation de crise avec des « empêcheurs de construire en rond », la dernière chose que les autorités ont envie de faire est d’établir avec les opposants une relation de confiance. Toutefois, les négociateurs de prises d’otages le savent, trouver un terrain d’entente et commencer à explorer des réponses possibles aux exigences réclamées, permet de réduire la tension et ouvre la voie à une possible sortie.
Plutôt donc que de rejeter les opposants comme un interlocuteur illégitime et de refuser de leur parler, montrer une vraie volonté de nouer le contact, puis établir une relation de confiance et créer un lien véritable avec eux. Cette marque de respect engendre la confiance et paradoxalement accroît la capacité d’influence.

2- Trouver un intérêt à la négociation plutôt que se fermer. Nous l’avons dit, les parties se sont enfermées dans des guerres de tranchées en exigeant de l’autre d’agir selon sa volonté. Ce fut l’impasse. En revanche, considérant qu’il s’agit d’une négociation change fondamentalement l’attitude : Voir les choses du point de vue de l’autre et montrer de la compréhension envers ses préoccupations, nous disent Susskind et Field. L’État se devait au plus vite de rencontrer les associations en colère afin de leur montrer de l’empathie et sa volonté de comprendre et de prendre en compte leurs préocupations sur les impacts négatifs qu’ils dénoncent.

3- Etablir des forums de dialogue plutôt que des arènes de combat. De ce point de vue, la commission de dialogue instaurée par M. Jean-Marc Ayrault, bien que tardive, est de notre point de vue un excellent moyen de sortir de l’impasse. Il s’agit d’une instance qui donne la parole à toutes les parties prenantes et leur permet d’exposer leurs doléances, préoccupations, arguments et points de vue et, à condition de savoir y faire, de faire émerger les vrais intérêts derrière les positions.
Se sentant écouté et pris en compte, plutôt que de se voir lancé à la figure des contre-arguments, a pour premier effet de calmer le jeu. Cela permet ensuite de rechercher un terrain d’entente sans, paradoxalement, être contraint de faire des concessions importantes et inutiles. En effet, écouter ce n’est ni être d’accord ni adhérer. En revanche, ceci permet de trouver des aménagements qui prennent en compte les critiques de l’autre et , … peuvent conduire à un accord mutuellement profitable.

Après avoir mené 93 auditions de 200 partisans et opposants de ce que beaucoup appelle désormais, l' »Ayraultport », la commission de dialogue, présidée par M. Claude Chéreau, a rendu son rapport le 10 avril. Malgré une multitude de recommandations de redimensionnement, de meilleures compensations et reconstitution des exploitations touchées, d’une plus grande conformité à mettre en place à la loi de l’eau, de tendre vers plus d’écologisme etc…(qui pourraient s’avérer très coûteuses) le rapport conclut à la pertinence de cet aéroport. Pour autant, il appelle à une étude objective et chiffrée sur l’optimisation de l’aéroport actuel de Nantes.
Malheureusement, bien avant de remettre son rapport, son Président avait fait des déclarations maladroites car pouvant être interprétées comme quoi il était en faveur de ce projet. Ceci, lui a fait perdre sa qualité de médiateur-facilitateur impartial.

4- Aider les opposants à trouver une porte de sortie honorable plutôt que les stigmatiser. Les opposants sont pris dans le piège classique d’escalade : je me suis trop investi pour pouvoir faire machine arrière. Tant que la perspective de sortie ne leur apporte pas un mieux, ce piège les pousse à persister dans leurs guerres de positions.
Comment les en sortir ? En améliorant la communication: maintenir le dialogue ouvert; en les écoutant plutôt que de les rejeter: reconnaître le bien-fondé de telle ou telle critique transforme l’attaque en dialogue coopératif; en les associant à la recherche de solutions : en faire une co-production intégrant certaines de leurs préoccupations. Il faut apprendre à négocier plutôt que de se battre avec ses critiques.

5- Rechercher des valeurs partagées. Pour ce projet, il y a comme un conflit de valeurs (qui est l’une des trois sources d’un public en colère) entre ses porteurs et ses détracteurs (agriculteurs, riverains, écologistes et plus largement des anarchistes et gauchistes anti-système etc..) . Pour les uns, c’est un projet important sur le plan économique et pour beaucoup un symbole de dynamisme et de progrès. Pour les autres, ce projet, à l’heure des économies budgétaires, n’est ni indispensable ni économiquement rentable et surtout il va à l’encontre de valeurs telles le développement durable et d’une agriculture biologique. Or, face à un conflit de valeurs ou de croyances, il est très difficile de négocier car l’approche traditionnel de la négociation à partir des intérêts n’est pas appropriée.

Quoique difficile à mettre en oeuvre, la solution existe : Rechercher et s’appuyer sur des valeurs partagées pour poursuivre le dialogue. Voici, à titre d’exemples, quelques pistes d’ouverture…du dialogue bien avant d’ouvrir la piste d’un tarmac, qui pourraient minimiser les comportements hostiles :
– accepter d’être dans l’erreur, par exemple, sur les projections de croissance du trafic (saturation ou pas de Nantes).
– rechercher et proposer des améliorations significatives et adaptées en fonction du regard des critiques plutôt qu’offrir simplement des compensations par rapport à des pertes.
– éviter, bien sûr, les tactiques habituelles de risposte, écrans de fumées, faux prétextes et contre-attaques qui ont tendance à augmenter la colère.
– Face à la dimension émotionnelle très forte, éviter de la stigmatiser en la pointant du doigt : traiter les opposants d’irrationnels attise leur colère plutôt que ne l’apaise.
– éviter de formaliser les objets débattus en « droits » ce qui élude les subtilités et laisse des gagnants et des perdants.
– voir les choses du point de vue de l’autre et montrer de la compréhension envers ses préoccupations
– transformer la commission de dialogue en un forum permanent de résolution de problème.

Ceci évite les polarisations destructrices, fait baisser le niveau émotionnel et la colère et aide à trouver des terrains partagés dans la gestion des crises. Au bout, tout le mode ne sera pas forcément d’accord, mais avec une meilleure compréhension des points de vue fussent-ils très différents, les autorités favorables au projet pourraient agréger une coalition avec une majorité des opposants pour amender et poursuivre le projet. Etablir des canaux de communications avec tous les acteurs concernés et s’ouvrir au public le plus large démontre une volonté de partager le pouvoir dans la prise de décision.

Pour conclure: désescalade ou bien par où la sortie ?

Or, malgré la reprise de dialogue des autorités avec l’Acipa, la principale association des opposants, doublée d’une « volonté d’apaisement » du Gouvernement qui a décidé il y a quelques jours de retirer les forces de l’ordre du site, la résistance au projet s’installe dans une sorte de guerre d’usure. A peine le rapport de la commission de dialogue remis, et afin d’enraciner la résistance et de démontrer la fermeté de leur détermination et leur investissement dans la lutte contre l’aéroport, les plus extrêmes d’entre eux ont entrepris de reconstruire les cabanes détruites. De même, comme le souligne le Figaro, certains paysans réinstallent sur plusieurs hectares de nouvelles exploitations agricoles tandis que d’autres, ont « repris la ferme de Bellevue avec ses poules, ses vaches et ses 125 hectares expulsables du jour au lendemain« . Mais, avec une sentinelle de paysans bénévoles qui se relève chaque nuit et des dizaines de tracteurs enchaînés, l’huissier et les gendarmes auront du fil à retordre.
Ceci va-t-il, ainsi que plusieurs voix commencent à le prophétiser, renvoyer aux calanques grecques la réalisation de cet aéroport ? Et, dans ce cas, le rapport de la commission de dialogue aura-t-il servi à une sortie par le haut pour les autorités ?

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