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L’incapacité à gérer les différences est-elle la cause du naufrage des civilisations ?

La plus belle définition de la négociation qui m’est rapidement apparue comme décrivant au mieux l’approche constructive que j’ai apprise avec Roger Fisher et que j’ai eu envie d’adopter : la négociation c’est l’art de gérer les différences. Son but : aboutir à un accord mutuellement acceptable. Elle m’est revenue en lisant le dernier livre d’Amin Maalouf : le naufrage des civilisations. Avec une écriture limpide et précise, un sens aigu de l’analyse et de la nuance et une vue d’hélicoptère lui donnant du recul, il met en lien différents événements survenus à des endroits différents de la planète, et notamment au Levant, qui ont conduit progressivement au dérèglement de notre monde et au naufrage.

L’association m’est venue car, selon lui, c’est par le déni des différences ou par leur exacerbation que des dirigeants, souvent admirables par ailleurs, ont joué des rôles destructeurs qui ont conduit vers l’intolérance, l’autoritarisme et le rejet de l’autre. Il dénonce le « mythe pervers de l’homogénéité – religieuse, ethnique, linguistique, raciale ou autre – par lequel tant de sociétés humaines se laissent leurrer » nourrit par ces dirigeants incapables de transcender leur hostilité et leur méfiance à l’endroit de leurs colonisateurs ou leurs ennemis d’hier. Pour lui cette incapacité à vivre ensemble avec nos différences conduit le monde vers l’abîme.

Qu’il s’agisse de la révocation en 1685 par le Roi Louis XIV de l’édit de Nantes (accord scellant la paix entre Catholiques et Protestants et accordant à ces derniers la liberté de culte), accompagnée de l’expulsion des huguenots et dont les conséquences furent terribles : la France s’est appauvrit tout en contribuant à la prospérité de ses rivaux Berlin, Londres ou Amsterdam qui ont su les accueillir.

Ou bien qu’il s’agisse du Président Egyptien Nasser qui, en nationalisant la Compagnie du canal maritime de Suez, a offert à son peuple une revanche éclatante sur les deux principales puissances coloniales européenne et leur allié Israël. Mais, dans le même temps, il a décidé, après saisies et confiscation de leurs biens, de chasser les Britanniques, les Français, les juifs et dans leur sillage les communautés dites « égyptianisées » comme les libanais, les syriens, les grecs, les italiens, les maltais etc… Conséquence : Nasser a prononcé ainsi « l’arrêt de mort de l’Egypte cosmopolite et libérale » et par sa démagogie nationaliste a conduit son pays vers le précipice, et tout le monde arabe avec lui.

Amin Maalouf revient sur l’expulsion des musulmans et des juifs par les rois catholiques au lendemain de la prise de Grenade en 1492. Avec quelles conséquences : l’Espagne se révélera incapable de tirer les bénéfices de sa conquête des Amériques et mettra cinq cents ans pour rattraper son retard sur les autres nations européennes.

Il constate aussi comment dans leur lutte contre le communisme soviétique notamment en Afghanistan, les américains ont joué aux apprentis sorciers et favorisé l’émergence du phénomène incontrôlable du radicalisme violent et du terrorisme qu’ils n’ont plus jamais maîtrisé.

Il évoque également l’élimination de Mossadegh en Iran, qui fut présenté comme une lutte contre le communisme, mais qui, en fait, était motivé par la volonté de perpétuer le pillage éhonté de la fortune pétrolière du pays avec pour résultat l’émergence de la révolution islamique radicalement hostile à l’occident.

Pour Amin Maalouf, le seul dirigeant qui a su éviter ces erreurs grossières est Nelson Mandela. Après la négociation de l’accord de paix entre l’ANC et de Klerck (dans laquelle R.Fisher et une équipe de Harvard ont joué un rôle de facilitateurs), il a décidé de retenir la minorité blanche et d’encourager les afrikaners à ne pas déserter le pays. Il a même su « reconvertir l’armée et la police qui avaient été des instruments de répression au service de l’apartheid pour les mettre au service de la nation-arc-en-ciel ».

En gardant tous ces événements en tête, l’auteur considère que 1979, avec l’arrivée de Mme Thatcher au Pouvoir et la révolution islamique proclamée en Iran par l’Ayatollah Khomeiny, fut l’année du grand retournement des idées et des attitudes. Avec eux notamment, nous sommes rentrés dans une ère paradoxale où notre vision du monde allait être transformée. Deux conservatismes offrant le salut, le premier par l’économie, le deuxième par la religion.

Son hypothèse : les forces conservatrices ont levé l’étendard de la révolution tandis que les tenants du « progressisme » et de la gauche n’avaient plus d’autre but que la conservation des acquis. 

Thatcher suivie par Reagan, tout en combattant le communisme et l’égalitarisme ont, dans le même temps, remis en cause le principe même d’égalité et favorisé les fractures sociales. Ceci a engendré chez beaucoup un sentiment de régression. De même, en étant partisan d’un libéralisme anti-étatiste et en dénonçant les abus de la bureaucratie ils ont instauré une culture de la méfiance et du dénigrement envers les autorités publiques.

Quant à la révolution Khomeyniste elle a été menée par un clergé conservateur exaspéré par des réformes voulant moderniser le pays car il les considérait contraire aux traditions et à la religion. Cette révolution tout en ayant des aspects résolument traditionalistes notamment sur le plan vestimentaire, a propagé une radicalité corrosive dans le monde musulman et a suscité une aggravation des tensions identitaires 

L’auteur a su en permanence dans son regard sur chaque événement, même ceux qui l’ont affecté personnellement, apporter de la nuance : ne pas blâmer un protagoniste en innocentant un autre. Il a su ainsi éviter la pensée simplificatrice et réductrice. En cela, il m’a fait penser à Edgar Morin et sa théorie sur la complexité : les phénomènes sont contradictoires et complémentaires.

L’Amérique a combattu le communisme mais a engendré la radicalité islamiste avec Ben Laden et Daech. Nasser a défait les frères musulmans et combattu le colonialisme mais il a renforcé la radicalité islamiste et privé son pays de ressources nécessaire à son éclat. Les puissances occidentales ont combattu leurs adversaires marxistes « mais ont instrumentalisé avec cynisme les principes universels les plus nobles au service de leurs ambitions et leurs avidités ».

Le monde est entré à présent dans une « dérive orwellienne » où les progrès incontestables dans leurs bienfaits se paient en régression et en aliénation des esprits engourdis. Il constate que nous vivons dorénavant dans un monde où l’affirmation des identités de manière agressive s’est répandue ; le principe d’égalité a cessé d’être une référence morale dans la société occidentale entrainant un accroissement vertigineux des inégalités ; l’incapacité criante à mettre en place des solidarités pour lutter contre le réchauffement climatique conduit la planète à sa perte ; la course aux armements a repris de plus belle ; le populisme et l’enfermement sur soi gagne du terrain partout. Les facteurs qui fragmentent les sociétés humaines ont pris le pas sur ceux qui les cimentent.  De ce chaos est arrivé le naufrage.

Pour l’auteur, « les convulsions qui secouent la planète sont directement liées à celles qui ont agité le monde arabe dans les dernières décennies ». Parmi celles-ci il accorde une mention particulière à la débâcle de la guerre du 5 juin 1967 et le désespoir qu’elle a fait naître. Et l’Europe, de laquelle il attendait qu’elle offre au monde une boussole pour l’empêcher de se décomposer en tribus et en communautés, l’a déçue et désenchanté.

Le Liban, pays natal de l’auteur (et du mien en l’occurrence), n’a pas pu malheureusement préserver son rôle de modèle de coexistence entre communautés. Dès lors, j’aurais aimé qu’il cite en exemple une société dotée d’une grande richesse culturelle et où cohabitent paisiblement aujourd’hui encore six communautés (les Créoles, les Malbars, les Zarabs, les Chinois, les zoreilles, les Cafres) dans un lieu doté d’une nature à couper le souffle et qui de surcroît est français : l’île de la Réunion.

Comme Amin Maalouf le dit « le pire n’est pas toujours certain », il faut donc que l’espoir demeure. 

À lire absolument. 

Le naufrage des civilisations, Amin Maalouf, Grasset, 332 p.

Un commentaire Écrire un commentaire
  1. Hellich #

    Cher Michel,
    Merci pour ton résumé du livre de Maalouf. Il donne en effet envie de lire le livre!
    Gardons l’espoir de nous en tirer. Le pire n’est pas toujours certain.
    Haut les coeurs en ce bas monde.
    Jean-Mathieu Hellich.

    mai 6, 2019

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