Skip to content

SNCF : comment surmonter le paradoxe du coût du conflit ?

Suite au plan Juppé[1] (et son inoubliable « je suis droit dans mes bottes »), tout le monde garde en mémoire les grèves à la SNCF fin 1995 début 1996 qui ont fini par paralyser le pays et obligé le Gouvernement à reculer.

Vingt trois ans après, le Gouvernement d’Edouard Philippe lance un nouveau projet de réforme de la SNCF en s’appuyant sur des enquêtes d’opinion indiquant que les français ont évolué et que l’opinion aujourd’hui serait favorable à des transformations en profondeur concernant cette entreprise.

Mais les syndicats, et notamment la CGT et SUD Rail, ne l’entendent pas de cette oreille. Après la Loi Travail qui, à leur grand dam, est passée quasiment sans encombre, ils souhaitent cette fois montrer qu’ils ont bien leur mot à dire et qu’ils sont les mieux placés pour défendre les droits acquis des cheminots. D’autant plus que des élections se profilent à l’horizon et la position de premier syndicat à la SNCF de la CGT est pour la première fois sérieusement menacée.

Du coup, ils se sont enfermés dans une position rigide en déclarant que seul un retrait pur et simple du projet de réforme lancé par le Gouvernement les ferait arrêter leur mouvement de grève. Avec un calendrier pré-défini allant jusqu’à fin juin et encore plus s’il le faut, la manière choisie par les syndicats pour déployer leurs grèves alternant jours travaillés et jours de grèves est très innovante. Elle vise à en limiter le coût pour les grévistes mais, malheureusement, du fait que la reprise du travail se fait à chaque fois avec un certain décalage, accroît sensiblement le coût pour la SNCF.

De son côté, le Gouvernement affiche de manière constante sa détermination à aller jusqu’au bout de cette réforme tout en déclarant être ouvert au dialogue. De son côté, le Président Emmanuel Macron l’a confirmé dans ses deux interventions télévisées, cette réforme notamment sur le statut des cheminots, est indispensable pour faire face à l’ouverture imminente à la concurrence. Il a dans le même temps, assuré que l’entreprise ne sera pas privatisée, tel que le décrie à tort les opposants à cette réforme, et que la dette sera reprise par l’État de manière graduelle.

Les protagonistes se retrouvent donc dans une véritable guerre de tranchées où tout changement serait inévitablement perçu et vécu comme une reculade. Ce qui le rend très difficile. D’où le blocage actuel et l’impasse dans ce conflit.

Le paradoxe du coût du conflit

 Conséquence : les syndicats sont pris par le piège d’escalade qui les pousse à rejeter complètement toute proposition effectuée par le Gouvernement ou bien à la minimiser. De quoi s’agit-il ?

Plus la durée de la grève s’allonge, plus le coût encouru par les grévistes, compte tenu des retenues sur les salaires, va augmenter. Ceci devrait normalement les pousser à stopper leur mouvement. Mais l’aggravation du coût subi pousse, bien au contraire, ces derniers à poursuivre leur mouvement en espérant que la partie adverse finira par céder. Ce faisant il l’aggrave encore davantage.

C’est le paradoxe du coût du conflit : en se surengagent au-delà de la raison pour éviter que les sacrifices consentis ne soient vains, les grévistes tombent ainsi dans le piège d’escalade. C’est la conscience de s’être tellement engagé qu’il devient difficile de faire machine arrière. Le choix est entre risquer un peu plus de temps et d’argent ou accepter une perte certaine. Ainsi, afin de ne pas concrétiser une perte, on l’augmente encore plus. Certains l’appellent le piège abscons.

Comment s’en sortir ?

 Les deux parties disent haut et fort qu’elles agissent pour sauver la SNCF. Elles poursuivent donc a priori un objectif commun. Mais l’illusion d’antagonisme les empêche de le voir et de le prendre en compte.

Le conflit n’est pas dû à un problème de compréhension des propositions de l’État mais à cause d’un désaccord et une divergence de point de vue. Dès lors, le Gouvernement ne doit pas considérer qu’il s’agit d’un simple problème de communication et d’un manque d’explication. Pour s’en sortir, il doit trouver une approche appropriée de négociation avec des partenaires obligés et multiples dont une partie a une culture plutôt conflictuelle de la négociation.

Pour cela, il faut commencer par trouver des alliés prêts à avancer (CFDT, UNSA …) et s’ingénier à trouver des incitations les aidant à trouver une porte de sortie honorable. Concrètement, il ne s’agit pas de céder sans contreparties en abandonnant tel ou tel point du cadre général défini et considéré comme vital. Il s’agit d’être inventif dans la recherche de solutions apportant aux syndicats un gain qui ne soit pas au détriment des intérêts portés par la réforme que le Gouvernement cherche à concrétiser. Sinon, si ce dernier lâche, il encouragera à coup sûr les grévistes à la dureté confortés qu’ils seront que durcir la grève est le seul moyen de le faire reculer.

En parallèle, bien évidemment, il doit faire un véritable effort de pédagogie et de communication vis-à-vis cette fois de l’opinion publique qui subit les effets de cette grève. Dans ce type de réforme, le gouvernement a grand besoin de ce soutien.

En conclusion

Alors que la grève à la SNCF entame sa quatrième séquence de débrayage de deux jours, le projet de loi de réforme ferroviaire a été plébiscité aujourd’hui à l’Assemblée Nationale par 454 voix pour et 80 contre. Cette partie du texte voté porte essentiellement sur les modalités d’ouverture à la concurrence.

Pour autant, le chantier sur le plan social demeure  entier car plein de points restent encore à préciser. La négociation de cette réforme doit être plus que jamais à l’ordre du jour du Gouvernement. Mais attention, si le Gouvernement ne peut pas reculer, aucune partie ne doit être humiliée et perdre la face.

Encore une fois, et quitte à nous répéter, la négociation dont nous parlons n’est pas un simple exercice technique ni ne doit être confondu avec une consultation ou une concertation. Elle est avant tout un processus politique de prise de décision, c’est à dire de partage de pouvoir. A bon entendeur…Il est temps qu’une nouvelle culture de la négociation puisse prendre forme au niveau social en France.

Et vous, cher lecteur et négociateur, si vous étiez leur conseil, quelles idées créatives pouvez-vous soumettre aux protagonistes de ce conflit qui les aidera à sortir de l’impasse ?

[1] Circulez y a rien à négocier ! par Michel Ghazal et Yves Halifa, 1997, éditions du Seuil

Pas encore de commentaire

Répondre

Vous pouvez utiliser du HTML simplifié dans vos commentaires. Votre adresse email ne sera pas publiée.

S'abonner au flux RSS des commentaires